L’UNITE SANS CONTRAIRE
" Si l’esprit ne s’arrête nulle part, alors apparaît
le véritable esprit. "
Jean Claude Carrière
L’Unité ne peut être recherchée. Par tous nos
apparats, nous la voilons jusqu’à même en faire un apparat
: l’ego qui se dit être l’Un, se proclamant l’unificateur.
La seule chose que nous poussions connaître sont ces apparats, en
les démasquant, en les nommant pour ce qu’ils sont, jusqu’à
saisir leurs origines communes : la croyance en un " je suis séparé
". Notre mental, par son incapacité à comprendre l’Un,
va construire toute une armada de contrôles, jusqu’à
s’imaginer être l’acteur principal de sa vie et entre
autre de cette unification dont il se croit maître. Notre mental (l’ego
ou la personne) séparé a simplement peur de ce qui le dépasse.
Il pense pouvoir rejoindre l’amour, l’unité, et pour
se faire, entreprend un travail de réconciliation et de pardon. Le
mental ne peut rejoindre l’amour, " le moins ne peut devenir
le plus ". Ici, il n’y a pas d’additions possibles. Nous
ne pouvons pas atteindre l’Unité, son synonyme l’Amour,
tout simplement parce que nous le sommes. Tant qu’il n’est pas
informé, dans ces moindres recoins, qu’il ne peut rien saisir,
rien savoir, rien emporter, rien devenir, rien unifier, et qu’il n’est
qu’une composante dépendante de cette Unité, il reste
collé à sa peur qu’il camoufle par des " je sais,
je comprends, je saisis, je tiens, je deviens et j’unifie". Ainsi,
le mental doit être informé, cela est apparemment nécessaire
pour la plupart d’entre nous. Il est aussi nécessaire qu’il
se rende compte de ses limites, limites lui rendant impossible d’aller
au-delà de lui-même.
…
La rivière coule doucement ce matin. Pas un seul chant d’oiseau,
pas un seul bruit. Seulement l’écoulement de l’eau. Je
ne peux m’empêcher de penser qu’en matière d’Unité,
je ne ferais que répéter ce que d’autres ont exprimé.
Dans le même instant, je me demande si cette répétition
est nécessaire, dans le même instant, je réponds par
l’affirmative.
L’Unité ne peut que se vivre. Elle est.
Mais cela peut paraître facile à écrire. Et la compréhension
est nécessaire et doit se faire jour pour que ces mots soient réellement
vécus. Et la compréhension passe par la réflexion et
l’intelligence.
Tout d’abord, de quelle unité parlons-nous, de celle intérieure,
psychologie ou de celle extérieure, de la diversité des noms
et des formes. Bien sûr, intérieur et extérieur sont
reliés, bien sûr la vision du monde dépend de notre
vision intérieure. Cependant, pour aider à cette compréhension,
il est nécessaire d’en passer par cette apparente différence
afin de voir que ce n’est justement qu’une apparence.
De l’Unité intérieure, de notre désir
d’unité
A l’évidence, nous sommes constitués de plusieurs personnages,
défini chacun par un état particulier, une attitude. Selon
la personne que nous rencontrons, nous présentons de nous une certaine
facette, nous affichons un certain masque, celui en rapport avec la situation.
Nous ne serons pas le même selon que nous soyons en relation avec
notre enfant ou avec notre buraliste, devant notre médecin ou un
homme de loi. Plus prés encore, nous ne serons pas le même
selon que nous soyons devant notre premier enfant ou notre deuxième
enfant. Plus prés encore, nous ne serons pas le même, vis-à-vis
de nous-même, selon que nous ayons raté un rendez-vous important,
que nous nous soyons mis en colère, que nous ayons été
séduit par une jeune et ravissante personne, que nous ayons réussi
à un examen ou que nous ayons eu peur. La différence réside
seulement et uniquement dans le refus ou l’accueil de ce qui se vit.
Le refus entraînant la séparation d’avec nous-même,
notre propre rejet, l’accueil entraînant l’unité,
l’action de ne délaisser aucun de nos différents états
intérieurs.
L’Unité est empreinte d’amour. L’Unité est
l’amour. Sans complaisance, sans affectivité, sans émotivité.
Disponible, dans le discernement, nous voyons ce qui se joue en nous.
Cependant, ici, l’Unité ne s’oppose pas au refus. Parce
qu’il n’y a tout simplement pas de contraire à cette
Unité. Elle englobe tous nos états intérieurs, même
celui de refuser l’un de nos états. Nous refusons notre violence,
nous rejetons notre vulnérabilité. A l’instant où
nous nous rendons compte de ce refus, où nous le voyons, sans commentaire,
sans vouloir éloigner le refus et faire celui qui accueille, sans
vouloir modifier d’un millimètre ce sentiment de refus, ainsi
à l’instant où nous le voyons pour ce qu’il est
: un refus envers notre violence ; nous sommes dans le constat, la vision.
Cet action de voir est indissociable de l’accueil. Le refus est accueilli
pour ce qu’il est : un refus. Seul notre mental pense que le refus
est un opposé de l’Unité.
Cela me fait penser à cette confusion concernant la vraie nature,
que nous nommons aussi l’impersonnelle présence, et lorsque
nous entendons ces mots : " La vraie nature est unique, est une, et
nous sommes tous cela ". Lorsque cela n’a pas été
clairement compris, nous en déduisons, par l’intermédiaire
de notre mental binaire, que notre personnalité doit mourir afin
d’atteindre cette impersonnelle présence.
Le fait de VOULOIR modifier ma personnalité, pensant que cela contribuera
à mon évolution et à ma progression spirituelle, pensant
que cela participera aussi à l’unification, me plonge littéralement
dans une nouvelle identification : je suis un être à l’impersonnelle
présence : cloué à cette idée dont je ne démords
pas que l’éveillé n’a pas de personnalité
sinon une personnalité impersonnelle. Alors que je me crois proche
de l’éveil, je n’ai fait qu’endosser un habit impersonnel,
une nouvelle image. Alors que je me crois arriver à l’Unité,
parce que je pense que l’Unité se gagne, et qu’il y a
un chemin me conduisant vers elle, je ne fais que m’éloigner
un peu plus de cette expression naturelle qui caractérise la personnalité
qui m’habite. Et je deviens une image… cette fois-ci impersonnelle.
Tout cela engendré par la même incompréhension de base
: mon mental croit pouvoir atteindre l’Unité, mon mental séparé
en de multiples individus croit pouvoir les réunir et les unifier,
alors qu’il ne fera que les mettre sous son contrôle. A nouveau
il doit et se rendre compte de ses limites, et que cela même soit
regardé comme un constat, alors " la pensée, se comprenant
elle-même, arrive à sa fin naturelle " (1).
Cependant, cette incompréhension, cette prétention, ce mental
binaire ne sont pas en dehors de l’Unité, rien ne lui est séparé.
C’est notre mental qui sépare, cloisonne, et d’un côté
l’Unité et de l’autre le conflit. C’est aussi le
mental qui se coupe de l’Unité par sa prétention à
comprendre, non pas l’Unité qui se coupe du mental.
Une personnalité sans identification n’est pas synonyme d’une
absence de personnalité. L’Unité n’est pas synonyme
d’absence de diversités, de contradictions et d’opposés.
La mort (ou la dissolution) de l’ego n’est pas synonyme de la
mort de l’expression. La vie continue avec ces accidents, ces naissances,
ces succès, ces échecs, simplement il n’y a plus identification
à l’expression, au personnage. Nous laissons la personnalité
être ce qu’elle est : autoritaire, séductrice, introverti,
silencieuse, bavarde, grossière… Nous laissons aussi nos potentiels
être ce qu’ils sont : sportifs, artistiques, commerciaux, politiques,
don pour l’enseignement, pour l’art du combat, pour l’écriture,
pour l’oraison… Sans idées sur une réponse qualitative
à la question : " qui suis-je ? "
…
Le ciel apparaît, les arbres s’y distinguent, tout est encore
sombre. Un oiseau s’est mis à chanter, solitaire, à
nouveau silencieux. Puis de nouveau, son chant apparaît dans son silence.
Au loin, les arbres sont immobiles, pas de vent ce matin, disponibles à
l’instant. Déjà, l’obscurité s’en
va, on entrevoie le vert des feuilles, le brun des tronc, les nuages épais,
denses. Le soleil se lève, c’est sûr, pourtant, on ne
le voit pas.
…
Le sentiment de séparation restera toujours aussi fort tant que je
resterais au niveau du mental, le mental étant le lieu de la séparation.
Ces instants viennent parfois, je me sens seule dans ma réflexion,
seule avec moi-même. Je me dis alors que la réflexion se fait
dans la solitude la plus totale. La peine monte. Elle est là, dans
mon corps, dans le souffle, dans mes mains, dans mon atmosphère.
Je me sens seule. Mais ce sentiment, au moment où il se présente,
n’est qu’un sentiment sans mot, juste une sensation. Ce n’est
que quelques instants plus tard où je me rends compte de ce qu’il
contient. J’observe alors, étonnée, mon incapacité
à faire quelque chose, entre autre à le modifier, à
le dépasser. Le dépasser ! Pour rien au monde, je ne voudrais
passer outre ce sentiment, malgré sa ténacité. Et puis,
comme quelque chose qui me parle du profond de moi, de cet espace en moi
silencieux, libre de mobiles : face à cette réflexion, je
ne suis pas si seule que le sentiment pourrait me le faire prétendre,
je vois : c’est cet espace en moi silencieux, libre de mobiles, qui
pousse à la réflexion, à la remise en question. Je
ne pourrais simplement pas être autrement que ce que je suis. Non,
je ne suis pas si seule… Mais, effectivement ! Comme je l’ai
écrit plus haut, sans m’être rendue compte de ce que
cela pouvait signifier vraiment : seule avec moi-même. Comme un lien
entre ce que je suis véritablement et moi dans mes aspects fractionnels.
La fraction… et le Regard me rappelle : je vois que je m’identifie
à un sentiment de séparation. Je vois, la conscience illumine
mon regard : un goût d’Unité, seulement un goût.
Je vois aussi cela, dans l’instant : le fait de m’approprier
ce " goût " le ferait disparaître instantanément.
Décidément, je ne peux que m’en remettre…
Je dis bien " comme un lien ", parce qu’il ne s’agit
pas vraiment d’un lien, c’est plutôt… être
avec. Je me rends compte : c’est dans ces instants éternels
où je suis avec moi, que ce " moi " peut s’abandonner.
Que je m’abandonne et l’identification me quitte. Comme une
intimité qui s’apprivoise entre " moi-Je suis " et
" moi-fractions ". Comme si ces deux aspects, que mon " moi-fractions
" voit comme deux aspects, se rapprochaient l’un de l’autre,
n’étaient plus si éloignés, n’étaient
plus tant séparés. Mais je le vois bien, ce n’est pas
le " moi-fractions " qui va vers " Je suis ", ici la
personne ne va nulle part, être avec ne peut avoir lieu qu’à
partir du témoin. Etre avec est l’action non-volitive de voir.
Etre avec est l’action du témoin. Le " moi-fractions "
est une expression du " Je suis ", une expression… qui a
oublié son origine, et par cet oubli même, s’imagine
être séparé et se prénomme l’ego, la personne,
le mental. Je le vois : pour le " Je suis ", l’ego n’existe
pas, mais n’est seulement qu’un nom, celui que s’est attribuée
l’expression séparée, " le moi-fractions "
se pensant autonome. Je le perçois comme une évidence : dans
ces instants éternels où je suis avec moi, je ne considère
plus ces fractions intérieures comme des fractions, mais comme des
expressions sans mémoire, sans quelqu’un pour les mémoriser.
Alors le " moi-fractions " disparaît. Il n’y a plus
d’un côté " Je suis " et de l’autre "
moi-fractions ", il y a " Je suis " et les expressions apparaissent
et disparaissent. Du non-manifesté apparaît le manifesté.
Du silence apparaît la musique. De l’amour apparaît la
diversité.
3ème Millénaire, janvier 2006, "L'unité sans contraire"
Présentation de l'article original:
De l’Unité extérieure, ou de ce que nous appelons communément le monde.
Comme nous sommes attirés par le monde et ses apparences, et en avons
oublié l’origine. Mais je ne parle pas de l’origine du
monde, certes non, j’en serais bien incapable. Je parle de ce qui
est derrière ces multiples apparences et points de vue dont la politique
et la religion font parties.
" La manifestation phénoménale est vue comme étant
une partie de la Totalité bien qu’elle n’ait pas d’existence
indépendante, elle est une partie de l’Unité, un de
ses aspects. " Wayne Liquorman (2)
Saisir l’Unité ne passe pas par le mental raisonnant, il y
faut l’intelligence et un profond abandon. Comme nous l’avons
constaté plus avant, le mental ne ferait que discourir, il se pavanerait
par ses savants commentaires philosophiques, autre possible pour perpétrer
son désir de pouvoir, et ses rassurants " moi, je sais ".
Il ferait de cette Unité, des lois qui nous rendraient uniformes
et identiques. Il en a déjà créé des courants
politiques totalitaires, des religions sectaires aux pratiquants intégristes.
Par l’identification à notre mental, nous sommes potentiellement
intransigeants et cruels. " Notre religion est la meilleure ".
" Notre technique spirituelle la plus puissante ".
Mais, ne nous y trompons pas, ce que nous nommons l’erreur, l’égarement,
l’illusion, tout cela fait partie de l’Unité. Une Unité
qui se cherche dans ces diverses expressions. Rien n’est en dehors
d’elle. Il n’y a pas l’Unité et puis, le reste.
L’illusion ne s’oppose pas à l’Unité, l’Unité
l’englobe. L’intégrisme et la cruauté ainsi que
toutes les perversités existantes sont la conséquence de l’identification
au mental ( ici, en proie à des pulsions inconscientes). Le lot de
l’identification, c’est la souffrance assurée, quelle
soit psychique ou corporelle ou même spirituelle. La lumière
de l’Obscur, comme pourrait la nommer Jean Bouchart d’Orval,
" L’ombre est présente en nous afin de confondre ce reflet
que nous prenons pour la lumière et de faire ressortir la vraie lumière,
la lumière de l’Obscur. C’est pourquoi le sage d’Ephèse
dit : " C’est le propre de notre nature véritable de se
dévoiler en se recouvrant. " (3)
" Au départ, les rivières et les montagnes sont vues
comme étant des rivières et des montagnes. Puis, les rivières
et les montagnes cessent d’être des rivières et des montagnes.
Enfin, les rivières et les montagnes redeviennent des rivières
et des montagnes. " Cet énoncé Zen a souvent été
donné comme thème de réflexion du Réel. Nous
nous y arrêtons, quelques jours, quelques mois, voire des années,
il percute, ébranle jusqu’à défaire les certitudes
du mental. La compréhension ne peut être que dans l’instant,
elle nous saisit sans aucun espoir de pouvoir la saisir.
Bien que ces propos aient été maintes fois explicités,
j’en donnerai ma vision, en rapport avec le thème présent.
Ainsi, au départ, la question n’apparaît même pas
tellement nous sommes certains que le monde est réel et indépendant
de nous. Par cette séparation inconsciente entre moi et le monde,
nous voyons le monde comme extérieur à nous, comme une évidence
: il y a le monde et il y a moi. Les rivières sont des rivières,
les montagnes des montagnes. Point. Le mot Unité ne nous évoque
rien, il nous laissera dans l’indifférence, dans une absence
de résonance. Sinon, nous en parlerons d’un point de vue mental,
en référence à l’unité sociale, religieuse,
économique,… politique. Dans cette absence de remise en question,
nous serons agis par les conflits, dépendants de nos états
intérieurs, identifiés à notre psychologie, à
notre mental et à toutes ses déviances.
Puis, la vie nous interroge, la réflexion s’amorce. Les questions
se présentent. Qui suis-je ? Qu’est le réel ? Qu’est
l’illusion ? Jusqu’à pressentir que toute la manifestation
n’est qu’une expression de… On entrevoit ce qui est derrière,
sans pouvoir le nommer. Alors les montagnes et les rivières, étant
perçues comme illusoires parce que n’étant qu’une
expression, cessent d’être des montagnes et des rivières.
Ici, tout bascule, même le basculement intérieur a déjà
eu lieu, il se vit. Ce que je vois, ce que je touche, ce que je sens, ce
que j’entends, est-ce illusion, n’est-ce que projection de ma
part ? Oui, mais nous voyons, touchons, sentons, entendons tous, les mêmes
choses, alors ? Le monde ne serait donc pas séparé de moi,
- de nous -, le monde n’existerait donc pas sans mon regard, - sans
notre regard - ? La question interpelle. A ce moment là, lorsque
la manifestation est vue comme étant une expression du Tout, se présentent
deux types d’attitudes selon ce qui nous habite sur le moment : soit
la danse de la vie nous emporte, et nous dansons simplement, détacher
sans désir de l’être, disponible, alerte, jouant le rôle
du moment. Soit nous sombrons dans la négation la plus totale : alors,
si tout cela n’existe pas, rien n’existe, rien. Jusqu’à
remettre en question la Présence, la Vie même. Pénétré
par le non-sens, absorbé par la mort de la Vie. Dans le premier cas,
le pressentiment de l’être nous habite, dans le deuxième,
le sentiment de séparation est à son comble. Pourtant dans
les deux cas, les montagnes et les rivières cessent d’être
des montagnes et des rivières.
Enfin, la réflexion se poursuivant, l’écoute nous absorbe,
absorbe tant le pressentiment que la séparation. Nous voyons : les
montagnes et les rivières sont des expressions de la vraie nature,
elles existent bel et bien en tant qu’expressions, que manifestation.
La Réalité est l’Unité, est Une, par laquelle
tout se déploie, que ce soit les montagnes et les rivières,
les différents états évoqués précédemment
que l’ignorance et l’égarement… L’illusion
fait alors référence au fait que nous prenions pour Réel,
la manifestation, l’identification aux personnages, moi et le monde,
la séparation. La vraie nature est une, ses expressions sont multiples
: l’arbre, le vent, chacun d’entre nous, l’eau, les touches
de cet ordinateur, la tasse, le tabac… " La vraie nature est
unique, est une, et nous sommes tous cela ", et paradoxalement, sans
que cela compromette un seul instant cet Ultime, avec pour chacun de nous,
une expression particulière, unique que nous laissons se vivre, que
nous vivons pour ce qu’elle est : une expression unique. Que nous
vivons et jouons sans demi-mesure. " Quand vous regardez quelque chose,
c’est l’Ultime que vous contemplez, mais vous vous imaginez
voir un nuage ou un arbre. " Jean Klein
" Je vous suggère uniquement de jouer votre rôle avec
enthousiasme et passion. Toutefois, il vaut mieux rester détaché
de ce qui vous arrive mais ce n’est possible que si vous abandonnez
l’idée de ce que " marcher " veut dire. En vérité,
les choses ni ne " marchent ", ni ne " marchent " pas.
Elles sont seulement ce qu’elles sont. Comparer ce qui devrait survenir
avec ce qui survient en réalité, n’est qu’une
manifestation de l’ego qui se rattrape à l’illusion qu’il
est, et lui seul, la véritable source et l’acteur de ces actions.
(…) Et, comme pour un chant, le but de la danse n’est pas d’arriver
au pas final. S’il y a un but, c’est seulement de danser avec
Cela ! Peu importe ce qui vous arrive, continuez juste à danser !
" Chuck Hillig (4)
Rien n’est en dehors de l’Unité, tant le dormeur que
l’éveillé. La seule différence entre eux deux
: le dormeur prend le rêve pour réel, l’éveillé
prend le rêve pour un rêve. Dit autrement : le dormeur, celui
identifié à un état, qualifie son état de réel,
l’éveille, non identifié à un quelconque état
voit celui-ci comme une expression de sa vraie nature et l’apprécie,
installé dans l’amour et la contemplation.
" Attirance et répulsion, plaisir et douleur, lever et coucher,
infatuation et abattement, etc… tous ces états participant
aux formes de l’univers se manifestent comme diversifiées,
mais en leur nature ils ne sont pas distincts. Chaque fois que tu saisis
la particularité d’un de ces états, attentif aussitôt
à la nature de la Conscience comme identique à lui, pourquoi,
plein de cette contemplation, ne te réjouis-tu pas ? " Abhinavagupta,
Huit stances sur l’Incomparable Cachemire, début du XI ème
siècle.
Pour le dormeur, comme il pourrait lui sembler difficile de quitter l’image
(le rêve) pour rejoindre le Tout ; mais justement parce que cette
réflexion est encore une idée qui fait partie de l’incompréhension,
c’est une histoire que l’on se raconte. Il n’y
a justement pas à quitter d’image ni à rejoindre le
Tout. Comment pourrions-nous rejoindre ou aller vers ce Tout alors
même que nous le sommes. Nous ne sommes jamais allés, nous
n’allons et nous n’irons jamais nulle part. A l’instant
même où la vision nous prend, où l’on voit l’identification,
notre tendance à nous identifier à une image, à cet
instant même, l’identification nous quitte, elle disparaît.
L’identification cessant, je suis.
Me vient à l’esprit l’image du jeu de l’Oie. Ce
jeu, comme tout type de jeu a ses règles de base : un parcours fait
de trente sept cases, chacune imagée par une situation, un dé
à six faces, le gagnant est celui qui arrive le premier à
la case finale - où l’oie s’envole. Certaines cases nous
renvoient en arrière, d’autres nous font faire un bon en avant,
une autre nous renvoie au départ,… L’identification,
c’est lorsque nous nous identifions à l’histoire de la
case sur laquelle nous sommes tombés. Concernant le jeu de l’Oie,
c’est un amusement, nous ne le prenons pas au sérieux, nous
n’y sommes pas attachés, et pourtant tout en sachant que c’est
un jeu nous jouons vraiment, nous ne faisons pas semblant de jouer, nous
jouons. Et imaginons : si nous nous identifions à l’une de
ces cases, imaginons un instant, si nous étions absorbés par
l’une de ces cases, nous ne pourrions pas voir que c’est un
jeu, que nous soyons identifiés à la petite fille ou au chasseur
ou à la prison. Nous ne verrions pas que c’est un jeu, et cette
identification nous conduirait à prendre la case au sérieux,
à penser qu’elle est bien réelle et que le paradis réside
au bout du chemin (l’oie qui s’envole), vers lequel nous tendons
et espérons avoir notre place. Et maintenant, si nous nous plaçons
à nouveau au-dessus du jeu, nous voyons le jeu. Nous le voyons. Il
n’y a plus d’identifications. Nous voyons que nous ne sommes
ni le jeu ni la case. Et j’en reviens à cette idée qu’il
pourrait sembler difficile de quitter l’image pour rejoindre le Tout,
là, nous voyons que nous ne quittons pas l’image, mais nous
voyons l’image pour ce qu’elle est : une image. L’image
ne peut pas rejoindre l’Unité, elle est une expression de l’Unité.
Tout comme le chant ne peut pas retourner à son chanteur, il est
une expression de celui-ci. L’expression apparaît, l’expression
disparaît. La vraie nature demeure. La personnalité apparaît,
la personnalité disparaît. La vraie nature demeure. La pensée
apparaît, la pensée disparaît. La vraie nature demeure.
Le corps apparaît, le corps disparaît. La vraie nature, l’Unité.
" La vraie nature est unique, est une, et nous sommes tous cela ".
L’intérieur et l’extérieur n’existent
plus. L’unification est un mot inventé par le mental.
L’Unité en est un autre inventé par l’intelligence.
Que ce soit cette diversité intérieure (faite de toutes mes
émotions) ou celle paraissant être extérieure à
moi (des noms et des formes), je les vois émergeant toutes deux de
l’Unité. Ne rien être, n’être rien, et l’Unité
apparaît, mais il n’y a pas d’entité individuelle.
Pas de personne permettant cette Unité, parce qu’il n’y
a pas à unifier. Unifier est une réaction mentale. C’est
le mental qui croit devoir faire quelque chose afin de sauver sa peau (synonyme
: atteindre l’éveil), ou s’imaginant sauver la peau de
la planète et de ses habitants. Unifier est alors violence, réaction
d’un désir limité, provenant soit d’un apitoiement,
soit d’une exigence. Et qu’il s’agisse du premier ou du
deuxième cas, toujours en rapport avec un jugement.
L’Unité est la vraie nature.
Le limité ne peut pas aller vers l’Illimité, tout comme
la fraction ne peut pas rejoindre le Tout, tout comme l’illusion aller
vers le Réel, les opposés vers l’Unité. C’est
quand je vois mes limitations, mes fractions, mes illusions, mes opposés,
quand je les vois sans désir de les modifier, mais comme l’ultime
cadeau me ramenant à l’Ultime, quand je les vois en saisissant
mon incapacité à rejoindre l’Ultime, quand je les vois
en me rendant compte joyeusement de ma stupidité à croire
pouvoir unifier ces contraires, je suis saisi par l’Unité.
1) Krishnamurti, " se libérer du connu " p87
2) Wayne Liquorman, 3ème millénaire, n°54
3) Jean Bouchart d’Orval, La Lumière de l’Obscur, article
paru dans la revue 3ème Millénaire, n°45
4) Chuck Hillig, Vingt questions sur " Cela ", 3ème millénaire,
n° 61