POUR TOI

texte inédit

L'imagination ! Qui n'a pas d'images qui lui passent par la tête ? Qui ne se fait pas de films là pas loin derrière ses yeux ? Penser est, et je crois que je ne me trompe pas si j'utilise cet adverbe : systématiquement porteur d'images, d'imaginations, d'imaginaires, de rêves, de scénarios colorés où nos émotions ont leur place. Oui, nous imaginons à longueur de temps, nous imaginons comme nous respirons, sans vraiment en prendre note, sans en avoir conscience, et cela n'est pas une critique, mais bien plutôt un constat. Nous rêvons les yeux ouverts, alors que nous sommes au volant de notre voiture, de ce que nous allons faire comme tâches au bureau, de notre voisine de palier ma foi bien roulée, de notre enfant qui tarde à rentrer, de notre père malade. Nous embellissons ou nous dramatisons les situations. Nous voyageons loin, en Grèce, en Egypte, en Argentine, au Canada, mais juste là en aval de notre front. Nous savons faire mille et une choses, nous devenons tour à tour l'homme de la situation, le magicien, l'irrésistible séducteur, le sauveur, la femme qui sait écouter, consoler, qui reçoit une caresse, qui prend dans ses bras son enfant, qui affirme son autorité. Nous pouvons aussi nous transformer en tueur, en voleur, en traître, imaginer notre propre mort, provoquer un incendie… Là, derrière notre façade, à quoi rêvons-nous ? Quelles sont les comédies, les aventures, les épouvantes et catastrophes qui se répètent régulièrement ? En quoi nous visualisons-nous et les autres, comment nous les représentons-nous ?

Comme je le disais plus haut, tout cela fait partie d'un domaine en chacun de nous plus ou moins inconscient, mais l'imagination peut aussi être utilisée consciemment, et nous aider à renouer avec notre passé, avec notre enfance, notre adolescence et toutes les autres étapes de la vie qui ont été source de douleurs. Comment procéder ? Exactement comme lorsque notre mental invente des films, c'est-à-dire en images. A la différence près, que là, dans ce type de visualisation, il y a toujours minimum deux personnes visualisées : nous aujourd'hui et nous dans un autre espace-temps, lorsque nous étions âgés de 3 ans, de 7 ans, adolescent, jeune homme, jeune femme ou même lorsque nous n'étions encore qu'un fœtus. Voilà, nous faisons face à nous enfant. Nous considérons cet enfant que nous avons été. Nous allons vers lui et nous allons l'écouter. Nous allons l'écouter lui dans ce dont il a besoin, et non pas dans ce dont nous imaginons qu'il a besoin. C'est-à-dire qu'à ce moment-là de la visualisation, nous devons laisser faire, ne rien désirer, ne pas souhaiter que cet enfant aille bien, ne pas désirer qu'il soit autrement que la première image que nous avons eu de lui, ou le premier sentiment. Ne pas embellir la situation, sa situation. Et faire face sans idée, avec pour seule qualité celle d'être disponible, d'écouter, et de répondre en fonction de ce qu'il vit. De quoi a-t-il besoin ?

Le texte qui suit fait partie des possibles.

Pour cet enfant en moi qui me rappelle à la violence vécue, et cette enfant souillée par le regard pervers de son père, pour cet enfant qui n’a jamais cessé d’espérer un geste tendre de sa mère, et toi qui n’as jamais vraiment compris l’intérêt ou la nécessité de vivre, pour toi qui imagines inexplicablement, aussi sûr qu’une rengaine ou qu’un refrain sans strophe, des scènes d’agression où tu es la victime, et toi, toi qui cherches à tout planifier de peur d’être surpris, que le monde devienne soudain impensable. Pour toi l’adolescent qui fantasmes sur la moindre paire de fesses, involontairement gouverné par tes hormones qui te font voir la vie sous l’angle du jeu des attirances, et toi qui juges ce dernier de se laisser avoir par ses pulsions que tu prétends immatures, et toi qui lutte pour ne pas être homosexuel parce que ta religion te l’interdit, et toi…

Je te parlerai.

Je t’imaginerai là, devant moi.

Je ne te cacherai plus dans mes chairs, dans mes os, dans mes organes. Tu peux te présenter à moi. Je te prendrai tel que tu es.

Je parlerai à chacun de vous, je dirai les mots simples que vous attendez depuis si longtemps, je te donnerai l’amour que tu espères comme le messie, je te reconnaîtrai dans cette violence que tu as subie, je te prendrai dans mes bras, si tu le veux bien sûr, je te dirai je suis là, tu peux compter sur moi, si tu le veux bien sûr. A toi l’enfant souillée, je te dirai que ta honte était inévitable, quand l’homme s’entête à se vouloir irresponsable, son fond de commerce est nourri par son désir que l’autre se sente coupable, parce qu’il te fait croire, que lui, il n’y peut rien. A toi, je te proposerai de le regarder lui, d’où il vient, ce qui a fait qu’il a pris ce chemin et pas un autre, sans non plus le juger, je t’apprendrai, si tu le veux bien sûr, à prendre note, à constater, à observer sans formuler de vérités. Je te dirai aussi ta colère est profondément juste, ta révolte authentique, ne les enferme pas, laisse les vivre au grand jour, je les accueille, moi. A toi, enfant au sentiment de rejet, je te dirai des milliers et des milliers de fois, viens, je ne savais pas que je pouvais t’aimer, maintenant je sais que c’est cela qui réparera notre lien, qui nous reliera l’un à l’autre, nous éveillant à l’unité, qui fera que tu seras protégé. Je te proposerai de regarder ta mère, d’où elle vient, ce qui a fait qu’elle a pris ce chemin et pas un autre, sans non plus la juger, je t’apprendrai, si tu le veux bien sûr, à prendre note, à constater, à observer sans formuler de vérités.

A toi, qui n’as jamais vraiment compris la nécessité de vivre, je te dirai qu’elle n’existe pas, je te dirai je ne t’abandonnerai plus jamais. Et cela des milliers et des milliers de fois. Des fois qui deviennent cette foi qui t’interrogeait, t’attirait et te révoltait.

A toi l’enfant qui as peur de l’agressivité des adultes, je serai là pour te protéger, viens, mets-toi derrière moi, laisse-moi faire, je te protégerai.

A toi qui veut tout contrôler, à toi le rigide, que ta rigidité soit spirituelle, sociale ou psychologique, je répondrai à chacune, oui je reconnaîtrai ta peur de l’insécurité, ta si grande peur d’être abandonné, délaissé.

A toi l’adolescent qui fantasme, et qui est toujours là alors que j’ai aujourd’hui quarante sept ans, je te dirai oui, oui tu désires l’autre, oui, tu la veux à toi. Adolescent, mais aussi jeune homme, homme, peut-être as-tu à découvrir cette féminité, femme, jeune fille qui vit aussi en nous. Féminin, masculin dans le même corps, peu importe son sexe. Je t’inviterai à la rencontrer, à voir tes jugements sur elle qui ne sont pas forcément les tiens, mais peut-être ceux de ton père ou de ton grand-père, peut-être même de tes mères, ou qui sait peut-être de plus loin encore.

A toi qui juges, je prendrai soin de bien saisir qui tu es, les pensées de mon père, celles de ma mère, d’où tu viens, la société, la religion, voilà, juste je te dirai moi je ne veux plus juger, je ne veux plus avoir d’idées sur les choses et les êtres.

A toi qui a une tendance homosexuelle et qui lutte pour ne pas l’être, je reconnaîtrai tant ton orientation sexuelle que ton besoin d’appartenir à un monde sectaire.

J’emploierai les mots justes, j’apprendrai à discerner ce que mon intérieur a réellement besoin d’entendre, comment il a besoin d’être accompagné. Je ne me fierai pas aux apparences.

Si besoin est, j’écrirai à chacun des protagonistes de cette histoire qui me constitue, sans désir d’envoyer la missive parce que là n’est pas l’enjeu, en désirant l’envoyer parce que là est justement mon enjeu personnel. Là, sur le papier, en noir et blanc, en me relisant, encore et encore, j’apprendrai à faire le tri entre les mots porteurs de réactions qui conduisent aux projections et aux jugements et ceux porteurs d’actions qui conduisent à la réparation.

J’emploierai le mot réparation car bien souvent il s’agit d’elle.

Dans ce monde intérieur fait de dualités si multiples, je serai le centre, celui qui voit sans trier, qui nomme les choses telles qu’elles sont, qui n’évitera rien, même pas le besoin d’éviter ou le besoin de fuir, qui n’empêchera rien, même pas les empêchements à se manifester, qui ne luttera pas, en laissant les luttes intérieures se faire jour. Je ne t’exigerai rien, seulement le désir d’être dans le discernement et la bienveillance avec nous-même,

et avec les autres bien sûr.