Enfin libre !*
(*titre de Gala n° 701)
Amour et liberté, deux termes que bien des penseurs ont étudié et développé. Comment ne pas emprunter les mêmes chemins ? Comment rester neuf alors que ces deux mots sont de nos jours utilisés avec peut-être trop de légèreté, trop de certitudes et de déjà vu ? Comme il pourrait être facile d’aborder ce sujet tant nous nous attendons à lire et à écrire des idées dont on saurait déjà ce qu’elles vont contenir avant même de les avoir lues et écrites. Nous pourrions citer Victor Hugo, Maître Eckart, Nietzche, et Jacques Lacan. Nous pourrions envisager de reprendre l’historique du mot amour et commencer par la philosophie hellénique, mais ici, écrire pour ne formuler que des redites n’a pas grand intérêt. La tâche est d’autant plus difficile que ces deux mots se vivent et se saisissent en un ailleurs que le mental. Alors ce dernier, pourrait-il se taire ? Pourrions-nous faire fi de notre raison et de nos certitudes afin d’aborder ce sujet sans référence ? Cela me semble tout à fait improbable tant il est vrai que si nous n’étalons pas d’abord et en toute conscience notre raison et nos certitudes, il ne pourra sortir de notre bouche que ces deux aptitudes mentales. Ainsi donc, nous partirons de notre connu, de nos a priori et idées reçues et acquises. Que mettons-nous derrière le mot amour et derrière cet autre liberté ? Ce n’est que par la suite que nous pourrons les faire se rencontrer si tant est qu’ils le peuvent et que cela ne constitue pas une vulgarité.
Commençons par le mot amour, que nous évoque-t-il, là, sur le champ ? Le lien unissant deux individus. En élargissant, le lien nous reliant les uns aux autres, les uns aux autres ne désignant pas uniquement l’espèce humaine mais toutes les différentes formes de manifestation : entre un homme et un arbre, entre l’eau et la terre, une fillette et son cheval, un vieux monsieur et sa canne… Nous pourrions dire aussi que l’amour d’un enfant n’est pas de même nature que l’amour d’un adolescent ni d’ailleurs que celui d’un père de famille. Nous décrirons l’un innocent, l’autre désirant et l’autre protégeant. Nous pourrions poursuivre en faisant étalage des différents amours : charnel, intellectuel, spirituel, pulsionnel, désintéressé, maternel, fraternel, platonique, passager, patriotique, socratique, acrobatique et libre… constatant la richesse de notre vocabulaire qui permet de décrire au mieux chaque état et qualité. L’amour est un vaste sujet tout comme la musique, mais développer par écrit chaque style de musique peut certes nous les faire connaître intellectuellement mais certainement pas concrètement. Et puis, n’est-ce pas le premier sentiment ? Un bébé, un enfant, n’est-il pas plein, même si cette plénitude est inconsciente, de cet amour sans intention ? Alors, a-t-il besoin d’une conscience pour se manifester ? Passé l’âge de l’innocence, ne serait-il pas la plupart du temps qu’une construction mentale ? Une idée du merveilleux que l’on souhaiterait perpétuer ? Un moyen fiable et pratique recouvrant nos insécurités ?
Je vous propose de reprendre le fil de notre histoire et de voir ce qui se
produit lors de notre adolescence. Le réveil hormonal qui déclenche
le processus des attractions-répulsions donne irrésistiblement
naissance aux passions, et ce sentiment est si fort et si délicieux
que malgré nos ruptures houleuses et déchirantes, nous aspirons
encore et encore à voir renaître ce tremblement. L’adolescent
cherche la passion, l’adulte romantique aussi. Cependant la passion
que nous rapprochons de l’état d’être amoureux, fait-elle
réellement partie de l’amour ? La passion que certains d’entre
nous désirent tant (même si nous ne nous l’avouons pas),
ne dévore-t-elle pas notre lucidité ? Ne serions-nous pas agis
par notre désir et par le jeu des attirances ? Et n’est-ce pas
un état merveilleux ? Transporté par notre désir exhalant
de fragrantes odeurs de plaisir, nous envolant vers notre suave septième
ciel, nous nous retrouvons retourné, subjugué, envoûté,
transporté, soudain si léger que tous nos problèmes s’annulent
ou au pire deviennent broutilles. Une potion magique ne pourrait pas faire
mieux…
Poursuivons encore : en fait, qu’aimons-nous chez cet autre dont nous
sommes épris, corps et âme ? Par quoi sommes-nous attirés
? Par une part de nous-même ? Cette passion amoureuse, ne serait-elle
pas le produit de deux histoires communes : quelque chose qui se reconnaîtrait,
comme un souvenir, comme une familiarité particulière, une intimité
évidente, sans qu’il n’y ait eu ni de la part de l’un
ni de la part de l’autre nécessité de verbaliser. Et nous
voilà emportés par ce sentiment puissant, cette force irrésistible.
Même si nous avons choisi le sacerdoce, lorsque cette passion se réveille,
elle nous entraîne, nous rappelle inlassablement cet autre, nous captive
tout autant qu’elle semble capturer notre regard. Par quoi sommes-nous
attirés ? Peut-être par ce quelqu’un, que nous espérons
si fort être l’unique, qui aurait la compétence de combler
notre manque viscéral, qui pourrait nous faire croire que nous sommes
guéris de notre solitude insupportable. Oui, peut-être que croire
au parfait amour, c’est croire qu’un autre que moi peut me combler,
me remplir dans tous les sens du terme. Et comme cela est étrange,
alors que nous croyons nous connaître, nous ne nous connaissons pas,
nous pouvons même être à des milliers de kilomètres
l’un de l’autre tellement nos esprits sont emplis de préjugés
et de certitudes sur cet autre qu’en fait nous n’avons à
aucun moment regardé, si ce n’est en plaquant sur son visage
et son corps notre propre visage de l’amour, notre propre désir
d’être reconnu. Et lorsque les corps s’enlacent et se perdent
dans le plaisir des sens, les âmes ne se confondent-elles pas aussi,
ressortant de cet acte sexuel mélangées et confuses ? La passion
réveille le désir certes, mais il semblerait qu’elle réveille
tout autant nos projections par notre pensée qui s’imagine connaître
cet autre. Mais y a-t-il liberté dans la passion amoureuse ? Non, la
passion est déclenchée par mes désirs. Oui, la liberté
est le soubassement sur lequel peut avoir lieu toutes les expériences,
même celles qui nous paraissent être son contraire : attirance
et pulsion. Pourquoi suis-je en train d’écrire sur la passion
alors que le sujet semblerait ailleurs ? Parce que justement amour et liberté
est un sujet qui pourrait très vite se retrouver désincarné.
Parce que le mental aurait tôt fait de rattacher au mot amour des notions
spirituelles et compatissantes qu’il oppose si facilement avec les expériences
incarnées de ce monde. Il arborerait son savoir religieux et jetterait
son dévolu sur l’amour désintéressé, l’amour
fraternel, l’amour généreux. Tout cela est attendu. On
le sait. On le sait tant et on ne sait le vivre. Alors partons de notre concret
et voyons si, en étant pris par nos désirs, conditionnements
et pulsions, nous sommes toujours en nous-même empli d’amour sans
intention.
Il n’est fait aucune condamnation, il s’agit toujours de discernement,
et plus particulièrement ici de questionnements. Car aborder l’amour
uniquement par des affirmations ne ferait, me semble-t-il, que conforter notre
mental dans son savoir ronronnant. Il n’y a pas de niveau de maturité
non plus. Il y a ce que nous devons vivre. Car en effet, si nous ne vivons
pas cette passion, nous ne la connaîtrons pas, et si nous ne la connaissons
pas, nous ne pouvons être lucide à son sujet. La passion, le
désir, l’attirance, la sexualité, plaire et l’envie
de plaire ont besoin d’être vécus et ce jusqu’à
leur propre apaisement, apaisement qui n’est d’ailleurs pas à
confondre avec une certaine maturité. Rien n’est à laisser
de côté si c’est cela que nous devons vivre. Les critiques
que nous pourrions faire à ce sujet ne sont que surimpositions, qu’une
manière de fuir ce qui se vit. Et pourquoi pas les critiques si c’est
ce que nous devons vivre. Ainsi par ce feu qui nous dévore, par ce
désir fou qui nous attire vers cet autre (et plus précisément
dans le lit de cet autre) qui résonne dans notre ventre frémissant,
par cette beauté et cette sensualité débordante, délicieusement
aveuglé par cette attirance, nous confondons passion et amour, désir
et amour, sexualité et amour, sécurité et amour, besoin
d’être aimé et amour. Mais cela ne veut pas dire que la
passion, le désir et la sexualité sont dépourvus d’amour,
non, bien sûr que non, cela signifie davantage que la passion, le désir
et la sexualité ne sont pas forcément et à tous les coups
accompagnés d’amour. Mais je le vois bien, tout ce que je pourrais
en dire peut se transformer en concepts. Toutes les affirmations que je pourrais
y découvrir ne sont que des couches supplémentaires nous empêchant
d’être avec le réel. Car l’amour, au fond, qu’est-ce
que c’est si ce n’est être avec le réel ? Et quel
merveilleux moment celui où nous confondons amour et passion ! Pourquoi
décrétons-nous que la confusion fait partie de l’immaturité
? La confusion fait partie de la lucidité. Elle m’y attire. Sans
la confusion, je ne peux découvrir la lucidité. Pour me retrouver,
je dois me confondre. Sans mes conditionnements, je ne peux comprendre ce
qu’est réellement la liberté, mot si chargé que
je préfère le remplacer par cet autre : la non-intentionnalité.
Et je poursuis : ne sommes-nous pas ici en train, tout en conversant sur l’amour
et la liberté de nous recouvrir d’orgueil à chacune de
ces assertions que je formule et qui ne sont en fait que des jugements personnels
en lien direct avec mon vécu. D’une toute autre manière,
à trop rechercher un amour libre, nous tombons dans le panneau : nous
nous vêtirons là aussi de l’archétype du numineux,
soudain méprisant, délaissant la pulsion, l’attirance,
l’érotisme et la séduction aux mortels immatures, clivant
: l’homme désireux d’éveiller son intelligence de
l’homme éteint par ces certitudes et entraîné aveuglément
par ses attirances et pulsions, formant des catégories, nous plongeant
dans un amour partiel, unique, exclusif : l’amour de la connaissance.
En fait, je le découvre en l’écrivant : l’amour
est lui-même souvent accompagné d’un article (défini
ou indéfini) suivi d’un nom : du tennis, de la poésie,
des courses automobiles, des femmes, ah les femmes, des hommes, ah les…,
des enfants,… l’amour du réel aussi. Mais l’amour
de la liberté ? ? ? Peut-on aimer la liberté ? On peut éventuellement
aimer l’idée que l’on se fait de la liberté. Mais
la liberté, peut-elle se définir ? La liberté est d’ailleurs
souvent en référence avec quelque chose ou quelqu’un,
ne dit-on pas : « Etre libre de… » ?
Mais je n’en ai pas fini avec l’amour, je dois y revenir, j’ai encore quelques questions qui attisent mon attention : n’avons-nous pas dans nos esprits la croyance mathématique que nous ne sommes qu’une moitié cherchant notre autre moitié, à l’image de deux pièces de puzzle qui s’emboîteraient parfaitement. De là, cette croyance étrange en l’âme sœur, l’unique dont la rencontre signifierait que j’aurai suffisamment mûri et que j’aurai la chance de ne plus devoir me réincarner sur cette terre où « le réel problème est dans la société qui nous gouverne et qui… » Donc la passion, d’après ce que j’écris, naîtrait d’une ressemblance et d’un manque entre deux personnes. Mais n’est-ce pas le seul fruit de mon expérience qui m’amène à écrire cela ? Et vous, qu’avez-vous constaté ? Quelle est votre perception à ce sujet ? Pensez-vous que l’homme n’est qu’égoïsme, un profiteur asservi par son désir et son aveuglement ? Quelles idées sont les vôtres concernant l’amour ? La liberté ? Ne serions-nous pas qu’un amas d’opinions, avec malgré tout une idée du romantisme inspirée par nos non moins merveilleux contes de fée : La Belle au Bois Dormant, c’est elle… ! Le dragon ? C’est le train qui tombe en panne, la voiture qui ne démarre pas, le flic qui nous arrête et nous met une amende… Le chevalier ? C’est nous. La sorcière, notre mère ou notre religion. La belle forêt où se cache la princesse, notre lieu de rendez-vous encore inconnu. Quelle merveilleuse expérience, celle de la passion, celle d’être convaincu. Pourquoi la critiquons-nous ? Pourquoi opposons-nous nos expériences ? Prendre soin de la passion qui nous habite, prendre soin de tous nos désirs, reconnaître qu’être épris de convictions est le moyen que nous utilisons pour oublier notre insécurité, prendre soin de cela, ce n’est pas en les voulant inexistants ou en les critiquant ou en les camouflant par une apparence de sagesse, empreinte de philosophie et d’intelligence que nous en serons « libres ». Il n’y a pas de liberté à gagner ni aucune maturité à conquérir. Seulement ce que nous vivons. Prendre soin est amour sans intention. Nous sommes tous passionnés, possédés par nos pensées, envoûtés par notre inconscient, épris de certitudes, mariés à nos opinions, confondus par nos idées reçues, aveuglés par notre subjuguante identification au corps et à son esprit fin et raffiné ; cherchant par tous les moyens à oublier ce vide intérieur dont nous ne voyons plus que notre idée sur lui : un monstre, une abomination, une être indépendant et effroyable, sans foi ni loi et ne pouvant être contrôlé. Prendre soin de cela, le regarder en face. C’est cela aimer sans intention.
Car nous croyons qu’être épris de, c’est être conditionné, et nous voudrions nous changer, nous voudrions être au-dessus de nos pulsions et désirs de tous genres. Nous voudrions aimer inconditionnellement. Nous voudrions que nos chakras soient ouverts, disponibles, reliés les uns aux autres, espérant tout de même que notre hara se calme et ne ressemble pas à un harem en folie. Je vous l’accorde, le jeu de mots était très simple, mais le sujet me cherche… Et quand on me cherche, je ne résiste pas… Là, à ces mots : pensez-vous qu’il faudrait que j’affectionne une attitude détachée ? Quelles sont vos pensées ? Quels sont vos sentiments, vos réactions ? Tout est occasion de voir en soi-même quels sont les jugements de notre mental, surtout dans ce domaine : amour et liberté ? Nous croyons que nous devons nous défaire de nos attirances et pratiquer le renoncement pour être plus mâtures. Nous nous disons devoir aimer, bien sûr, nous nous le disons de manière plus nuancée nous faisant croire que nous sommes exempt d’exigence. Et nous travaillons d’arrache-pied pour être plus aimant et plus libre, et même, encore plus aimant et encore plus libre et si je continue encore dans cette voie, demain ou après-demain, je le serai tant et si bien que j’arriverai à n’être qu’aimant et libre, nous sommant de ressembler au mieux à l’image que notre mental s’est construit concernant cet être libre et aimant. Amour et liberté ne sont pas des clichés. Notre mental voudraient les cataloguer : lui, il est vraiment amour et liberté. Et lui ? A non, il en est bien loin… Amour et liberté n’ont rien à voir avec un état fixé d’avance. Il ne s’agit pas d’états, il ne s’agit tout simplement d’avoir, d’acquisition. Nous ne pouvons pas acquérir une manière d’être qui serait amour et liberté. Rien, rien, rien de tout cela. Amour et liberté ne se caractérisent par aucun comportement particulier. Nous pouvons être agis par nos conditionnements et en être « libre ». Nous pouvons être envahi pas la rancune et « être amour ». Amour et liberté n’ont pas de contraire hormis ceux que notre mental fomente.
Alors oui, aimer, c’est peut-être, consciemment, laisser l’autre à lui-même, avec ses plaisirs, ses douleurs, ses insatisfactions, ses colères, ses projections… L’autre ? Que se soit l’autre en moi-même ou l’autre en face de moi. C’est peut-être oui, « le rendre » à lui-même, apprendre à l’écouter, à le voir tel qu’il se présente et ne plus intervenir. C’est peut-être voir notre besoin de le contrôler, de le posséder, de le diriger, oui, c’est peut-être voir ces différents prétextes qui nous confortent dans cet évitement : ne pas faire face à nos nombreuses insécurités. Peut-être que l’amour ne consiste pas à se confondre à l’autre, à se mélanger comme cela se produit dans la vie sexuelle. Mais peut-être que c’est aussi cela : se confondre et devenir l’autre, ne plus savoir ce qui est de moi et ce qui est de lui ? Peut-être que l’amour c’est être soi-même. Peut-être bien aussi que l’amour c’est se perdre au point de vouloir en finir. Car il n’y a pas une seule expérience qui soit coupée de l’amour.
Constatons sans plus tarder que la seule lecture ne suffit pas, qu’il faut le vivre, qu’il faut nous mettre à l’épreuve, soi-même et non pas ce que j’écris. Peut-être qu’aimer ne contraint pas, ne demande rien. Mais au fait, que signifie « ne contraint pas »… ! Le bonheur, se trouverait-il dans le bonheur ou dans l’absence de bonheur ? Alors que signifie « ne contraint pas » ? Cela voudrait-il dire que je fais ce que je veux ? …
Peut-être que l’amour ne peut se manifester que parce qu’il n’y a plus de jugement qui le recouvre ? Peut-être que l’amour c’est l’enfermement, l’identification à un personnage, être pris d’orgueil et de lâcheté, être convaincu ? Pourquoi l’amour ne serait-il pas aussi dans nos égarements ? Pourquoi séparons-nous l’amour de la haine ? Au lieu de poser la question : « Où est l’amour ? », pourquoi ne poserions-nous pas la question : « Où n’est pas l’amour ? » Et puis qu’aimons-nous en l’autre si ce n’est soi-même ? Et ce dernier point, ne fait-il pas partie de la logique même ? Tout bonnement logique.
Peut-être que l’amour commence entre soi et soi-même ? Mais rien n’est moins sûr. Qu’avez-vous mis à l’épreuve ? Vivez-vous inconsciemment dans ce clivage où d’un côté vous êtes assis en train de lire et de l’autre vous vivez sans trop de lucidité vos plaisirs et jouissances, vos attirances et répulsions, votre relation de couple sans aucune conscience de vos projections ni de celles de votre partenaire, vous transformant en victime au moindre reproche énoncé, à la moindre critique proféré par votre conjoint ? Et comment prenez-vous ces mots, pensez-vous que je vous critique, pensez-vous qu’il faille critiquer celui qui n’est pas conscient ?
Parlant en terme d’ami et d’ennemi, traitant telle personne d’ennuyeuse et telle autre de charismatique, déversant sur les choses non pas votre perception mais votre vision limitée par votre seul désir d’être satisfait. Est-ce que l’amour est satisfaire nos désirs ? Est-ce qu’un être est considéré comme l’être aimé parce qu’il répond à nos désirs, parce qu’il comble notre manque ? Et pourquoi pas, si notre vision ne peut voir autre chose.
Pensons-nous que l’amour nous exige de penser d’une certaine façon ? Y a-t-il quelque part dans l’univers une force qui nous sommerait d’être différent de ce que nous sommes ? « L’amour ne demande rien ». « L’amour demande ». « L’amour n’exige rien. » « L’amour exige ». Pourquoi n’y aurait-il qu’une seule affirmation ? « Un esprit confus ne peut connaître l’amour. » « Un esprit confus peut aussi connaître l’amour. » « L’amour se définit. » « L’amour ne se définit pas. » Pourquoi n’y aurait-il qu’une seule affirmation ?
Liberté ! « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux
en droit ». Sur le champ, que dit votre mental. « Je ne peux vous
parler si vous n’avez l’esprit tout à fait libre. »
(Duhamel) Et bien, il n’a pas dû parler souvent ! « Elle
donna libre cours à son exaltation. » (Larbaud)… Puis les
antonymes, très nombreux : esclave, captif, prisonnier… Opprimé,
soumis… défendu, interdit… obligatoire… déterminé…
dépendant… attaché, engagé, occupé, plein,
fixe, imposé… ! ! ! ! Alors si la liberté a tous ces opposés,
je préfère démissionner tout de suite. Car je suis esclave
de mes pensées, je suis opprimée par mes réactions que
de surcroît je juge, je suis soumise à mon enfant que je dois
changer et mettre au lit, je suis obligée d’aller travailler,
je suis limitée par mes capacités mentales, il m’est interdit
de circuler sur la voie de gauche, je suis déterminée à
envoyer mon article, je suis dépendante de mon compagnon, de la terre,
de ma soif, de ma faim, de ma peau trop sensible au soleil, de mon rhume des
foins, de mes rhumatismes, je suis attachée à mes opinions et
à mes désirs… ah mes désirs, au moins que l’on
ne m’enlève pas cela… Je suis pleine de moi, je suis fixée,
je suis imposable, je suis prise par mes pulsions… Ah, si tu savais
comme j’aime danser avec toi… De liberté ? Je n’en
vois pas. Je ne vois qu’exigence. Je vois mon refus de me voir autant
conditionnée. La liberté ! ! ! Je suis désolée,
mais il y a une erreur, l’adresse n’est pas bonne : je suis conditionnée.
Amour et liberté… Si je continue dans ce sens, je ne vais pas m’en sortir… Il faudrait quand même que j’arrive à concilier un tant soit peu ces deux… mo…nstres. Ah, si ma mère était encore de ce monde, elle pourrait m’aider,… Mais au fait, elle est toujours vivante, je la voudrais mourante, je la voudrais… Oh, quelle sombre pensée ! N’ai-je pas honte !… Je ne suis même pas libre de laisser parler mon inconscient, je dois me contrôler. Dire qu’elle va lire ce fichu papier, elle va m’en vouloir. Amour et liberté ! Voyons, soyons sérieux, reprenons le fil de notre pensée… Comme si je l’avais perdu… ! ! ! Bon, que devrais-je dire ?… Mais il faut être libre ! « Il faut être libre », pour le moins, cette phrase est totalement anti-au-possible. Comment avec le verbe « falloir » peut-on être encore libre ? Je n’ai toujours pas avancé, même pas d’un iota. Iota, vous saviez que c’était la neuvième lettre de l’alphabet grec et la plus petite de toute. C’est du reste pour cette raison que nous l’utilisons dans ce type d’expression : « réciter une réflexion sans en changer un iota ». Ah, ça doit être le mot liberté qui m’entraîne à la dérive. Je n’arrive plus à me concentrer. Concentrer ! Ne serait-ce pas aussi un antonyme du mot ? La liberté est un jolie mot que nous sommes contraints d’utiliser… que nous employons lorsque nous sommes face à un empêchement. Pourtant mon esprit ne peut s’empêcher de penser que l’empêchement même fait partie de la liberté… Enfin, amour, liberté, ont-ils des contraires ? Ont-ils des opposés ? Et pourquoi n’auraient-ils pas des opposés ?
Au fond, nous le savons déjà, les contraintes ne sont vécues que comme des contraintes si effectivement déjà en soi-même, il y a enfermement, interdit, empêchement, que si soi-même déjà on est prisonnier d’un type de conditionnement inconscient. Et qui d’entre nous n’est pas enfermé de la sorte ? Qui se dit libre de son inconscient ? C’est notre propre ignorance qui nous conditionne, non pas nos conditionnements. C’est notre propre identification inconsciente à notre inconscient avec son surmoi surconditionnant qui nous fait penser que ces contraintes, devoirs et obligations sont des empêchements et touchent ou affectent notre liberté. Mais c’est avant tout notre propre refus de voir que nous sommes identifié qui nous fait croire que nous avons une liberté à gagner. Nous mettons en lien le mot liberté et le verbe faire, et faisant cela, nous cherchons l’explosion des barrières. Mais nous le savons que les barrières sont en nous. Cela ne nous empêche pas de vouloir dépasser les lois, de nous vouloir sans concession. Nous refusons les compromis, pensant qu’ils sont une atteinte à notre liberté. Liberté qui n’est qu’égoïsme, recherche de nos intérêts et satisfactions personnels, désir de contentement.
Se laisser toucher par autre chose que notre connu. Cela ferait-il partie du possible ?
Voilà ce que je souhaiterai exprimer sans toutefois que cela soit une vérité : il n’y a pas d’amour sans liberté intérieure, sans non-intentionnalité. Car la liberté ne se trouve pas dans autre chose que dans la non-intention. Je prends le risque d’utiliser des mots déjà trop connus par notre mental. Pardonnez ma limite et mon manque de liberté. L’amour est faire face au réel. De ce « être avec » surgit, se présente, mûrit tout doucement une action. Etre libre n’est pas faire ce que l’on a envie de faire, être libre se trouve dans un laisser, un abandon : on suit les mouvements de la vie, ce que l’on doit faire. On suit sa propre perception qui n’est pas qu’égocentrique, une perception où nous nous laissons accessible, où nous pressentons ce que la situation nous demande de faire.
La relation amoureuse est principalement une relation affective, émotive où l’un comble le manque de l’autre et vice versa. Nos histoires amoureuses sont très souvent entachées d’exigences. Exigences non reconnues pour des exigences qui se transforment insidieusement en contraintes et compromis. Compromis que nous pensons alors à l’opposé de la liberté. Et étant arrivé dans notre relation (que nous nous étions promis être La relation, La partenaire qui nous accompagnerait jusqu’à la fin de notre vie), donc étant arrivé à cet enfermement, et ne désirant aucunement remettre en question notre propre manière de voir, cherchant la facilité et aimant consommer, nous tournons notre regard vers un autre qui aura tôt fait de nous décevoir à son tour. Voyons, regardons cela en face, sans détourner les yeux, sans juger nos réactions, sans l’idée que cela puisse être autrement.
Amour et liberté, amour sans intention, là, tout de suite, en chair et en os, avec mes exigences et mon conditionnement, alors oui, là oui, j’y crois, je m’y attelle de pied ferme, je me mets à l’ouvrage.